Chronique géopolitique du monde connu à la veille de la conquête normande de l'Angleterre.
L'autorité politique de l'époque repose sur des liens personnels de fidélité, de parenté et de serment plus que sur des frontières fixes : un duc ou un comte puissant peut peser plus qu'un roi. Le grand schisme de 1054 a distendu les liens entre les Églises de Rome et de Constantinople sans les rompre complètement. En Al-Andalus, la chute du califat de Cordoue a laissé place à des taïfas rivales, tandis qu'au Maghreb un mouvement religieux et militaire berbère venu du Sahara commence à unifier les tribus sahariennes. À l'est, l'Empire seldjoukide domine désormais l'essentiel du monde musulman oriental et vient de briser le royaume chrétien d'Arménie. La nouvelle d'un événement met de plusieurs semaines à circuler d'un bout à l'autre du monde connu, par relais de cavaliers, de navires côtiers ou de caravanes.
Le 15 septembre 1066, aucune bataille décisive n'a encore eu lieu. Guillaume de Normandie masse ses navires sur la côte de la Manche en attendant un vent favorable, tandis que Harald Hardrada et Tostig Godwinson font voile vers le nord de l'Angleterre et que Harold Godwinson tient le sud du royaume en alerte. Ailleurs dans le monde connu, des fractures similaires travaillent d'autres royaumes : Al-Andalus s'émiette en taïfas rivales, les fils de Iaroslav se partagent une Rus' de Kiev fragile, Byzance sous-estime la pression seldjoukide qui vient d'emporter l'Arménie, et plusieurs grandes couronnes d'Occident sont gouvernées par de jeunes souverains sous tutelle.
Une flotte ne peut traverser la Manche, la mer du Nord ou toute autre mer ouverte qu'avec un vent favorable et une fenêtre de navigation praticable ; une flotte immobilisée reste vulnérable à un adversaire déjà en mouvement. Un serment vassalique rompu publiquement pèse durablement sur la légitimité de celui qui l'a rompu, quelle que soit l'issue du conflit qui en découle. Une principauté ou une taïfa affaiblie peut appeler à l'aide une puissance extérieure de confession différente contre un rival de sa propre confession, au risque d'y perdre son indépendance. L'autorité d'un royaume ou d'un empire sur une région lointaine décroît avec la distance et le temps de transmission des ordres et des renforts.